Article du 25/10/2012 relevé dans "Aujourd'hui l'Inde "

FoetusPrès d’un million de fœtus féminins sont avortés chaque année en Inde. Les filles sont considérées comme un fardeau économique par leurs parents, qui doivent s’acquitter d’une dot pour les marier. Révéler le sexe du bébé lors d’une échographie est pourtant interdit en Inde depuis 1994, mais cette pratique se poursuit à cause de l’avidité de médecins sans scrupules.

Le documentaire « It’s a girl » du réalisateur Evan Grae Davis, sorti ce mois-ci sur internet (http://www.itsagirlmovie.com/), dénonce l’élimination massive des filles en Chine et en Inde.  En Inde, il manquerait 40 millions de femmes depuis 1980. Et le phénomène ne fait que s’aggraver chaque année. Aujourd’hui l’Inde a rencontré Gita Aravamudan, journaliste et auteur de « Disappearing daughters »*, pour parler de cette tragédie qui met en péril la société indienne.

ENTRETIEN AVEC GITA ARAVAMUDAN

Comment a évolué la situation depuis la sortie de votre livre en 2007 ?

 

ecb287ff763c169694f682af52c1f309-2Les choses ont vraiment empiré, le déséquilibre des sexes n’a fait que s’accentuer. Le recensement de 2011 a montré que l’avortement sélectif s’est répandu dans tout le pays, et surtout dans les villes, alors qu’il n’était pratiqué auparavant que dans certaines régions. Maintenant ce qu’il se passe, c’est qu’on veut avoir une « famille sur mesure », avec un ou deux enfants, au lieu de 5 ou 10 auparavant. Les gens préfèrent avoir des fils et ils vont donc éliminer les fœtus féminins, par l’avortement sélectif. Ils éviteront ainsi de payer une dot. La pratique de la dot est aussi illégale en Inde, mais il n’y a quasiment aucun mariage qui se fait sans.

Vous avez constaté que l’éducation des femmes ne fait qu’empirer ce problème de sélection du sexe ?

Quand on regarde les chiffres, plus une femme est éduquée, plus elle aura recours à l’avortement sélectif. Par exemple dans le sud de Delhi, un quartier très aisé, c’est là que le déséquilibre est le plus marqué. C’est vraiment triste de constater cela, vous vous imaginez que grâce à l’éducation, les femmes vont s’épanouir, mais non, c’est là qu’elles meurent. Dans certaines campagnes, il y a bien des programmes avec des distributions de « primes » pour les familles qui ont des filles. Mais des gens qui vivent en ville, dans une résidence de luxe, dans le confort, que pouvez vous leur offrir qu’ils n’aient déjà ? Le même programme ne peut donc pas être appliqué dans la classe moyenne et supérieure urbaine, où l’avortement sélectif est largement pratiqué.

Pourquoi cette loi, le Pre-natal Diagnostic Techniques Act, 1994 (PNDT), qui interdit de révéler le sexe du bébé à naître,  n’est-elle pas appliquée ?

Il est très difficile de l’appliquer. Dans toutes les cliniques, il y a des panneaux qui indiquent « nous ne révélons pas le sexe du bébé ». Donc officiellement personne ne le fait, c’est secret, c’est une sorte de marché noir. Il faut savoir où aller, connaître les personnes qui font ça. Les médecins qui révèlent le sexe utilisent souvent des codes, ils disent par exemple : « vous pouvez préparer des sucreries », les parents comprennent alors que c’est un garçon.  Ces médecins se font payer plus cher, 700 roupies au lieu de 300 par exemple, et proposent ensuite un avortement si c’est une fille. L’avortement est légal en Inde dans certaines conditions, mais l’avortement sélectif, pour éliminer une fille, est, lui, interdit. C’est un acte qui reste pourtant facile à pratiquer. La police, elle, a tellement d’autres crimes à réprimer qu’elle n’a pas le temps de s’occuper de cela. Nous avons d’excellentes lois, mais il faut des réformes sociales, un changement d’état d’esprit.

Les mères elles-mêmes sont-elles désireuses d’éliminer les fœtus féminins ?

Les femmes ont été lavées du cerveau depuis des générations, pour leur faire penser qu’elles sont moins importantes qu’un homme. Comment une femme qui n’a pas d’estime pour elle-même, comment peut elle se dire : « je veux avoir une fille » ? Elle même est dans ce système anti-femme. Elle se dira : « je ne veux pas que mon enfant subisse la même vie que moi ». Au sein d’une famille, une femme qui a un fils a un meilleur statut. Cela devient donc un but, pour que son mari la respecte, que sa belle-mère la respecte. Il y a aussi une croyance ici que le sexe du bébé est déterminé par la femme, une épouse sans fils peut craindre que son mari divorce pour prendre une autre femme.

Quels sont les risques de cette pénurie de femmes pour la société ?

Définitivement, cela va créer de la violence. S’il n’y a pas de femmes à épouser, de femmes à côtoyer dans la vie quotidienne, il y aura une génération d’hommes frustrés, qui risquent d’être très violents  avec les femmes qu’ils vont croiser. Les conséquences vont être terribles. En Chine aussi, les filles sont enlevées, violées. On voit déjà les conséquences, là-bas le ratio est encore pire qu’ici. Je dirai qu’en Inde, nous n’avons pas encore atteint le point culminant. J’ai encore l’espoir que nous puissions changer d’état d’esprit.

Il risque aussi d’y avoir un « trafic de femmes » ?

Cela existe déjà, dans l’état de l’Haryana, du Pendjab et du Gujarat. Quand je suis allée là-bas en 2005, il y avait déjà une pénurie de femmes. Certains hommes allaient acheter des filles dans les communautés indigènes pauvres, pour se marier. On pourrait penser qu’avec la pénurie de femmes, celles-ci prendraient une valeur, mais non, elles sont encore plus dévaluées. J’ai constaté que comme ces femmes étaient « achetées », elles étaient beaucoup moins bien traitées, et elles n’étaient pas considérées comme leurs égales, étant de castes inférieures. Elles étaient donc utilisées comme esclaves domestiques mais aussi comme esclaves sexuelles. Il arrive que ces femmes « achetées » doivent épouser tous les frères d’une même famille. Et là encore, quand elles sont enceintes, elles doivent avorter les bébés filles. Leur seule utilité est de  « produire » des fils.

Quelles solutions alors ?

Je n’en ai pas. Il faut réaliser l’ampleur de cette tragédie. Nous n’avons pas encore atteint le point de non retour. En revanche si nous continuons à plonger… Bien évidemment il faudrait d’abord faire appliquer la loi interdisant la dot. Il faut aussi donner aux femmes un poids économique par le travail pour qu’elles aient plus de pouvoir. Autre mesure, les titres de propriété devraient être enregistrés au nom des femmes. Cela ferait une grosse différence dans la manière dont les femmes sont considérées. C’est déjà le cas dans l’état du Kerala, où il y a un système matrilinéaire. Il est essentiel d’avoir une fille dans sa famille, car c’est à elle qu’on transmet le patrimoine, et à elle seule, pas à son mari. Dans le nord est de l’Inde, il y a aussi d’autres endroits avec ce système matrilinéaire. Cela donne une importance aux filles. Le gouvernement pourrait donc imposer que le patrimoine soit au nom des filles.

Cet article fait suite à celui-ci : http://indiangay7.canalblog.com/archives/2010/11/17/19631391.html

 

Mon avis : Indiangay

Je trouve cet article particulièrement intéressant et surtout fort réaliste. Il serait bon que l'Inde mette en place à l'échelle nationale une politique de revalorisation de la petite fille (comme la Chine l'a fait il y a quelques années).

Et puis que les droits qui régissent les héritages soient plus justes. Les filles devraient pouvoir hériter au même titre qu'un garçon de la terre et des biens mobiliers pour ne pas risquer de se retrouver à la merci des membres masculins de sa famille et/ou de sa belle-famille et/ou à la rue. Que les hommes "suicidant" leur épouse soient véritablement condamnés à la mesure de leur acte. Que les infanticides soient également sanctionnés comme il se devrait de l'être.

Ne plus donner également des prénoms faisant d'un fait établi qu'une telle est belle, une telle est intelligente (toujours pour une femme). Tels que l'honneur des femmes, la beauté des femmes,  (Thaiyalmayagi) dame parmi les dames, (Mâdharasi) reine des femmes, l'intelligence des femmes, et j'en passe...

Il m'est impossible de croire que nous soyons  à ce point aveugles  sinon stupides ? que nous ne nous rendions pas compte que ce faisant nous concourons ainsi à notre propre perte, car si la nature fait naître plus de filles que de garçons, c'est qu'il y a une raison. Triste que nous soyons obnubilés par l'argent et le pouvoir au point d'être incapables de suivre le chemin de nos sages qui renoncent à tous bien matériels pour nous montrer la voie de la sagesse, de la connaissance et le chemin de notre âme.

Ce ne sont malheureusement que des voeux pieux, l'Inde évolue à deux vitesses dont l'une est trop loin pour être rejointe? et l'autre ancrée dans ses traditions s'y accrochant pour ne pas se perdre. Ce qu'il faudrait, à mon avis, c'est une remise en cause profonde de notre Société. Mais le veut-elle vraiement ?